ZEPHIRIN
CASTELLON
SIBLAR
E CANTAR EN VESUBIA
réalisation
: Patrick Vaillant
Le pays de Nice évoque pour l'étranger à cette région la façade bétonnée d'une côte aujourd'hui vouée au tourisme de masse et à la spéculation foncière, un ersatz de Californie étriquée et méridionale, coincée entre les incendies de forêt et les scandales financiers.
Cette vision aussi mince que l'inévitable carte postale qui l'accompagne (mimosas et hôtels de luxe) manque non seulement de profondeur, mais surtout de hauteur. Car les Alpes-Maritimes portent bien leur nom : de hautes montagnes qui plongent dans la Méditerranée.
Là, mieux qu'ailleurs, s'est accrochée la mémoire d'un pays.
Là, mieux qu'ailleurs, se perçoit la façon dont le passé vit dans le présent. Même, et peut-être surtout, dans ce monde en déclin de la montagne dépeuplée et dépendante, on mesure combien une communauté existe à travers ses pratiques musicales.
Zéphirin CASTELLON participe, avec tous ceux qui l'entourent à donner une dimension sonore au pays. Et une dimension humaine, en conjuguant à la première personne la mémoire collective, et révélant ainsi qu'elle ressemble à son expression musicale dans ce qu'elle a de fragile et de têtu.
Entre Alpes et Méditerranée, au coeur de l'ancien Comté de Nice1, le village de Belvédère domine la vallée de la Vésubie, à une soixantaine de kilomètres de la côte. L'olivier pousse juste en dessous du village, tandis qu'au-dessus sont les vacheries, au pied des sommets du Mercantour.
Aujourd'hui s'y est maintenu un riche cycle festif où les pratiques musicales doivent autant à l'héritage traditionnel qu'à la personnalité de leurs acteurs. Parmi eux, Zéphirin CASTELLON est un musicien de premier plan, à la fois siblaire (joueur de fifre2 ), chanteur, auteur de chansons, compositeur, sonneur de cloches.
Zéphirin CASTELLON est né à Belvédère en 1926, dans une famille de paysans : quelques vaches, une chèvre, la moitié d'un âne; une polyculture d'auto-subsistance sur es lopins éloignés les uns des autres, où le travail se fait "à la main". Quand il n'est pas à l'école, il prend part aux travaux de la terre, et en fait son activité après le Certificat d'études. C'est seul qu'il apprend le fifre, sur l'instrument de son oncle; Mais sa passion, c'est le chant. On chante dans les veillées. A l'église également, où, avec son cousin, il rentre dans la chorale d'hommes. Au Cercle, au bar, résonnent les chansons en choeurs. Tous deux reprennent à deux voix les airs piémontais, venus d'en-haut, et les succès français, parvenus d'en-bas. Après le service militaire où il joue de la trompette de cavalerie, c'est le départ pour Marseille, où il devient fonctionnaire de l'administration pénitentiaire. Il écrit là la plupart de ses chansons, qui le rattachent au village. Sa mutation à Nice, en 1968, lui permet de répondre plus facilement aux sollicitations : les fêtes de la Vésubie ont besoin d'un fifre. Aujourd'hui à la retraite, il est retourné à son quartier natal et exerce toujours son activité de siblaire, de chanteur et de chansonnier.
Zéphirin CASTELLON dit souvent qu'il n'est pas musicien. Au sens où il n'a pas suivi d'enseignement musical. Mais c'est un musicien d'instinct, doué et passionné, curieux de nouveauté. Encouragé par un milieu favorable, car, fidèles à leur réputation, les Belvédèrois savent faire la fête, l'organiser comme s'y divertir, et y donner à la musique et au chant une place à la hauteur de l'enthousiasme que l'une et l'autre leur procurent.
Avec eux, il partage ce goût du chant en choeur, à deux voix ("à la tierce") où l'on reconnaît les bons chanteurs à leur capacité de passer de l'une à l'autre. Induite par des traditions de l'autre versant des Alpes, cette habitude est devenue une condition du plaisir de chanter au point de déterminer le répertoire en usage, ses abandons et ses acquisitions, ainsi que la production autochtone : Zéphirin CASTELLON écrit ses chansons "sur l'air de..." ou les compose par imitation, mais sans perdre de vue ce critère de validité, qui les fera reprendre en choeur. D'autant plus que les paroles disent le pays. elles viennent s'ajouter à la vaste mémoire chantée du village, constituée d'apports divers, souvent récents et d'origine repérable, parfois médiatique ; mais bientôt tombés dans l'anonymat et remodelés en variantes par la transmission orale.
Il en va de même du fonds où sont puisés les nouveaux morceaux instrumentaux qui viennent succéder à une tradition maintenue mais érodée. Le fifre qu'entend Zéphirin CASTELLON dans sa jeunesse ne joue pratiquement que des airs de conscrits, sans "fantaisies" (le sens de la variation et de l'ornementation) et avec une "cadence" douteuse (le sens du rythme). Au contraire, quand Zéphirin CASTELLON va reprendre le flambeau, il s'attachera à accroître le répertoire, jouer avec verve et invention, et associer fifre et chant lors des passe-rues. Aussi, il est autant l'artisan d'un renouveau que le dépositaire d'un héritage, renouveau qui survient également à la faveur d'une conjoncture : d'une part, la société traditionnelle est révolue, et la communauté villageoise vit une crise identitaire, accentuée par la demande de ses membres résidents sur la côte qui remontent le dimanche, et pour les vacances ; d'autre part, un mouvement d'intérêt d'origine urbaine pour les traditions populaire, la langue et l'identité régionale va dans le même sens.
Enfin, la politique locale de "réhabilitation" du haut-pays aura son influence, faisant quelques fois de l'éclat des fêtes un argument touristique. Il en résulte une relance de certaines pratiques traditionnelles, un regain d'intérêt pour le fifre et le tambour, et une majeure considération pour la production autochtone.
Zéphirin CASTELLON, comme ceux qui l'entourent, accepte volontiers d'ajouter à la fonction de musicien traditionnel celle que lui confère cette nouvelle situation, d'être garant de l'authenticité. Aujourd'hui, est un modèle pour les nouveaux siblaires dont le nombre s'accroît. Thierry CORNILLON aussi se réclame de lui. Né dans les années soixante, il incarne un prochain chaînon de la tradition musicale de la vallée. Ensemble, ils prouvent que la qualité de la transmission orale passe par un haut degré de connivence.
Patrick Vaillant
1 Détaché de la Provence en 1388 et annexé par la France en 1860, le Comté de Nice fut entre-temps sous la tutelle de Turin. retour
2 Le fifre est une petite flûte traversière de perce cylindrique, d'environ 30 à 35 centimètres, en bois tourné ou en tuyau naturel (canne, roseau, sureau...). En Vésubie, on l'appelle siblet, c'est-à-dire sifflet, ce qui renvoie à l'allemand "pfeifer", sifflet, et qui a donné le français "fifre". Un modèle courant est celui en mi bémol, à 6 ou 7 trous de jeu, possédant parfois une cléf, condamnée parce qu'inusitée. Instrument d'origine militaire, les cnditions de son implantation, particulièrement dans le Comté de Nice, sont encore mal connues. Il y est tojours accompagné du tambour, au minimum. Actuellement, existent d'autres traditions populaires de fifre et de tambour, en Provence, en Gascogne, à Dunkerque, en Bas-Languedoc. retour